EXTRAIT DE LA "LETTRE 52"

(Extrait de la lettre de Freud à Fliess du 6 décembre 1896)

Tu sais que je travaille avec l'hypothèse que notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement selon de nouvelles relations, une retranscription. Ce qu'il y a d'essentiellement nouveau dans ma théorie, c'est donc l'affirmation selon laquelle la mémoire n’est pas présente une fois, mais plusieurs fois, consignée en diverses sortes de signes. J'ai affirmé à l’époque (aphasie) qu'un réordonnancement semblable a lieu pour les voies venant de la périphérie. Je ne sais pas combien il y a d'inscriptions de ce genre. Au moins trois, vraisemblablement plus.

D’où le schéma suivant (fig. 3), qui fait l'hypothèse que les  inscriptions sont aussi séparées les unes des autres  (pas nécessairement de façon topique) en fonction de leurs supports neuronaux. Cette hypothèse n'est peut-être pas nécessaire, elle est pourtant la plus simple et celle que l'on peut provisoirement admettre.

Pasted image 20240721085725.png
Pasted image 20240721085737.png

Fig. 3

Pc (W) sont les neurones dans lesquels apparaissent les perceptions, auxquelles se rattache la conscience, mais qui en eux-mêmes ne conservent aucune trace de ce qui est arrivé. Conscience et mémoire s'excluent en effet.
Spc (Wz) est la première inscription des perceptions, qui est tout à fait incapable de conscience, disposée selon les associations par simultanéité.

Ics (Ub)  (inconscience) est la deuxième inscription, ordonnée Selon d'autres relations, peut-être causales. Les traces-Ics correspondraient peut-être à des souvenirs conceptuels.

Pcs (Vb) (préconscience) est la troisième retranscription, liée aux représentations de mot), correspondant à notre moi officiel. À partir de cette Pcs, les investissements deviennent conscients,  selon certaines règles, et  à vrai dire cette conscience de pensée secondaire  est une conscience après coup selon le temps, vraisemblablement rattachée à la vivification hallucinatoire des représentations de mot, de sorte que les neurones de conscience seraient de nouveau des neurones de perception et seraient en eux-mêmes sans mémoire.

Si je pouvais indiquer complètement les caractères psychologiques de la perception et des trois inscriptions, j'aurais ainsi décrit une nouvelle psychologie. Il existe quelque matériel pour ce faire, mais ce n'est pas actuellement mon intention.

Je veux souligner que les inscriptions qui se suivent présentent la production psychique d'époques successives de la vie. C'est à la frontière entre deux de ces époques que doit avoir lieu la traduction du matériel psychique. Je m'explique les particularités des psychoné́vroses par le fait que pour certains matériaux cette traduction n'a pas eu lieu, ce qui a certaines conséquences. Nous maintenons en effet qu’existe la tendance à l'équilibrage quantitatif. Toute transcription ultérieure inhibe la précédente et en draine le processus d'excitation. Là où manque la transcription ultérieure, l'excitation est liquidée selon les lois psychologiques qui étaient en vigueur à la période psychique précédente et par les voies qui étaient alors disponibles. Il subsiste ainsi un anachronisme, dans une certaine province des “fueros” sont encore en vigueur ; il se produit des survivances.

Le le refusement de la traduction, voilà ce qui dans la clinique s’appelle refoulement. Le motif est toujours une déliaison de déplaisir que la traduction ferait naître, comme si ce déplaisir provoquait une perturbation de pensée qui ne permet pas le travail de traduction.

À l’intérieur de la même phase psychique et parmi les inscriptions du même type, une défense normale entre en vigueur à cause de la formation de déplaisir; mais c’est seulement contre une trace mnésique non encore traduite, issue d’une phase antérieure, que s’exerce une défense pathologique.

Dans le cas où la défense réussit le refoulement, cela ne dépend pas de la grandeur de la déliaison de déplaisir. En effet, c’est justement contre des souvenirs accompagnés du plus grand déplaisir que nous faisons souvent de vains efforts. On peut donc présenter  les choses comme suit. Quand un événement A, actuel, a éveillé un certain déplaisir, l’inscription mnésique AI ou AII contient un moyen d’inhiber la déliaison de déplaisir, lors du réveil du souvenir. Plus il est remémoré souvent, plus cette déliaison est finalement inhibée. Mais il existe un cas pour lequel l’inhibition n’est pas suffisante: quand A, actuel, a délié un certain déplaisir et que lors de son réveil il délie de nouveau du déplaisir, celui-ci est alors impossible à inhiber. Le souvenir se comporte alors comme quelque chose d’actuel. Ce cas n’est possible qu’avec des événements sexuels, parce que les grandeurs d’excitation que ceux-ci délient augmentent en elles-mêmes avec le temps (avec le développement sexuel).

L’événement sexuel qui se produit au cours d’une phase agit donc au cours de la phase suivante sur un mode actuel et il est de ce fait impossible à inhiber. La condition de la défense pathologique (refoulement) est donc la nature sexuelle de l’événement et sa survenue au cours d’une phase antérieure.

(Lettres à Wilhlem Fliess, Paris, PUF, 2006, p. 263-266. La lettre continue sur encore six pages et demie, mais nous interrompons ici la lecture.)

Powered by Forestry.md